A la movida espagnole succède depuis quelques années la «nayda marocaine». Pour mieux comprendre cette dynamique récente, il faut s’en remettre à la définition du mot «nayda» : signifiant littéralement «elle est debout», le choix du terme n’est pas innocent et reflète cette fierté d’être marocain, ce néo-nationalisme qui se répand chez les jeunes du pays. Par extension, il est aujourd’hui sur toutes les lèvres pour désigner la fête et tout ce qui s’y rattache, à la fois ambiance et état d’esprit : «Nayda ce soir» laisse présager une bonne soirée, «c’était nayda» veut dire que la fête était réussie, «elle est nayda» qualifie une fêtarde etc.
La tentative de traduction en français ne pourrait être que restrictive tant il concentre les notions de fête, de partage, d’euphorie collective. Collective car ce raz-de-marée emporte avec lui une jeunesse marocaine toujours plus dynamique qui se réunit dans les nombreux festivals qui ont vu le jour dans les villes du Royaume. Depuis le premier du genre, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, dont nous venons de célébrer la 10ème édition, le Maroc révèle ses jeunes artistes musicaux et les mêle aux internationaux lors des festivals de Casablanca (L’Boul’vard), de Rabat (Mawazine), de Marrakech (Festival National des Arts Populaires), de Chef Chaouen (Alegria) ou d’Oujda (Les Nuits du Raï) pour n’en citer que quelques-uns. Du rap au ragga en passant par le reggae ou le hip hop, c’est une musique surtout festive et souvent engagée que la jeunesse veut entendre, et elle est plutôt bien servie entre le rap «zonard» de Casacrew, celui plus festif et humoristique de H-Kayne (Issawa Style) le hip hop pacifique de Fnaïre (Ma Tqich Biladi - Touche pas à mon pays, hymne anti-terroriste), les sonorités sociologiques de Hoba Hoba Spirit, la naydattitude de Steph-Ragga-Man (El bayda nayda), les textes critiques de Bigg, un vétéran du rap marocain, l’ouverture culturelle de Darga etc. Les thèmes sont souvent issus de la vie quotidienne au Maroc, mais les artistes s’engagent aussi à dénoncer les travers du système, conscients de l’impact qu’ils peuvent avoir sur la population. Tout y passe : mentalité, corruption, chômage, censure, prostitution, inégalités. Semble alors exploser au grand jour une liberté d’expression (toute relative, mais tout de même) trop longtemps entravée. Les Nass El Ghiwane, sans doute le groupe marocain le plus emblématique, en ont autrefois fait les frais, même si le soutien des foules en a limité les retombées. Les jeunes artistes s’engouffrent dans cette brèche revendiquant toujours la culture et l’identité marocaine, mais aussi parfaitement lucide sur les problèmes nationaux.
Certains nomment ce phénomène la «schizophrénie» marocaine, qui vient jusqu’à donner son titre au dernier album des Hoba Hoba Spirit (Blad Schizo) et retrouve ses contradictions dans cette musique, entre tradition marocaine et attraction occidentale, mais c’est peut-être là, à la croisée des chemins, que se résume la musique de demain : multiculturelle. Ces évènements aux concerts gratuits rassemblent par ailleurs toutes les couches sociales, fait assez rare pour être souligné, et font parfois revivre des rites ancestraux, méconnus, qui font partie intégrante de la culture marocaine, comme les gnaoua, ces percussionnistes d’origine africaine। Cela ne fait qu’augmenter le sentiment d’appartenance à une culture diversifiée mais commune et conforte le nationalisme. Toute l’identité marocaine est là, au carrefour des influences tantôt africaines, tantôt maghrébines, tantôt occidentales, et elle se projette dans cette nouvelle identité musicale. C’est une révolution culturelle issue d’un métissage, en laquelle aujourd’hui chacun se reconnaît.
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