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«Ce papillon lui-même, à nos yeux si futile, Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile? Peut-être, en son essor vif et capricieux, Il hâte en se jouant le grand oeuvre des cieux.» Delille, Trois règnes, VI.

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vendredi 19 septembre 2008

Mohammed Achaari

Douceur sauvage


Le baiser a un seul sens
c'est quand l'homme veut manger son amante
la porter à sa bouche
l'avaler morceau après morceau
se pourlécher de ses délices les enfouies
la mâcher
se délecter de sa fraîcheur
se régale de ses épices cuisantes
de ses tendres fibres
C'est quand il se réjouit de sa faim
et de la manne qui descend
à l'instant de la voracité
et de la férule de l'appétit
Il veut la dévorer
avec la violence d'un loup féroce
devant la ténacité d'une impossible proie
Il veut mordre à son souffle
Comme à une pomme volée
l'ingurgiter sans délicatesse
comme l'assoiffé qui n'a cure
de la douceur de l'eau
la tuer
la faire fondre
jusqu'à la réduire à un fil d'argent
qu'il enroulera autour de son cœur
pour en écouter les sons ténus
chaque fois qu'il veut en embrasser une autre

Le baiser a un seul sens
c'est quand l'amante veut manger son compagnon
veut
et veut
jusqu'à la fin du poème



Yassine Adnane

Sorry


J'ai compris dès nos premières étreintes
que ton amour saharien
ne m'apporterait que des insolations
Et maintenant
que de toi j'ai découvert l'amer :
ton corps aride
la broussaille de tes aisselles
- comme s'il n'y avait pas de rasoirs -
La platitude de ta poitrine
voilà que je m'excuse
à la manière d'un gentleman :
Sorry
je ne me planterai pas en toi
Je ne suis pas un palmier



Aïcha Bassry

Jalousie


Avec ses doigts
ses lèvres
sa voix vibrante
d'ivresse
il a peint une femme
pour son poème
Comme elle était fascinante
sa femme/poème
J'ai avancé furtivement
la main
et lui ai arraché le cœur
de la poitrine
Je l'ai déposé
Sur la chaise
près de moi
pour mieux jouir
du poème


Question

Elle lui a demandé
s'il y avait dans son jardin
ce qui le séduisait encore
Sur le portemanteau
il a suspendu sa question
et il est sorti


Silence

Ton silence
me fait peur
Moi je parle trop
Et les allusions
me confondent




Idriss Issa

Délire


Un jour, le feu habita son corps
Et l'épousa
Il se rendit compte que le lit
était un astre qui le transportait
Il s'agrippa à la terre
et la terre était une balançoire dans le ciel
Le feu retirait de ses pores des perles d'eau
alors il vit la lune descendre entre ses mains
et répandre le corail de son seuil
Il vit le vent s'assoupir entre ses doigts comme une femme
puis l'entendit murmurer : Ô enfant, désire ce que tu veux
Sur ce, il se mit à délirer : Je suis la mer…
qui viendra… les caravanes descendent…
mon feu est ici… le candélabre de l'été est le soleil
des villages… maintenant… ma mère…
je suis arbre… oiseau dans la poussière…
Lorsqu'il revint sur terre tout tremblant
et ouvrit les yeux
des nuages froids traversaient sa tête
et des étoiles dormaient entre ses cils



Wafaa Lamrani

les coupes


Coupe de Dieu
Là-bas, sous la clarté d'une lune qui ne vieillit pas, Dieu m'a embrassée et conviée au banquet de mon suicide. Les noces de l'âme étaient aussi appétissantes qu'une antique blessure brillant de tous ses feux. Avec délicatesse et humilité. Il m'a enseigné à accueillir la vie, mais quand je suis sortie dans l'espace du cœur, la grande mort s'est mise à pleurer en moi. Dieu ira loin dans mon émancipation.


Le huitieme jour

1. Racine
Je suis née d'un sentiment non comme l'amour, non comme la haine, mais qui souvent ressemble à de l'orgueil.
On ne m'a pas voulue, mais je suis venue. Je suis sortie de force, quand moi je l'ai désiré.



Driss Meliani

Attente A La Station Maïakovski


Lorsqu'on t'évoque
je vois à la station de métro
Maïakovski
se penchant sur un amoureux qui attend debout
tenant à la main un bouquet d'œillets
Les trains arrivent et partent
l'un après l'autre
tantôt à droite, tantôt à gauche
et dans la foule des passants
l'amoureux attend debout
tenant à la main un bouquet flétri
enveloppé dans un sachet transparent
lui servant dirait-on de sépulture
Les passants défilent
les amantes enlaçant leurs amants
les trains vont et viennent
et le cœur bat
bat
tel un oiseau en cage
volant dans le ciel de la station
Est-ce celle-ci ? Non
Est-ce celle-là ? Non
Chaque passante lui jette un regard en coin
et va son chemin
Et lui attend, attend
son bouquet flétri à la main



Mohammed Sebbagh

Arbres de coquillages (extraits)


Chaque nouveau-né apporte une annonce que nos vieilles oreilles ont du mal à capter.

Je ne sais pas pourquoi l'homme agité m'inspire davantage confiance que l'homme calme.

Que de fois n'ai-je entendu 'la vengeance' dire, le fouet à la main : Il faut que justice passe !

Un peintre marocain, adepte de l'école impressionniste, cherchait l'idée qui lui permettrait de dessiner le visage du Maroc contemporain. Il n'a rien trouvé de mieux que de peindre une belle femme enterrée vive.


Cierges sur la route (extraits)

Le oui et le non sont deux épées à double tranchant

Quand Socrate a avalé le poison pour faire passer son message, le poison en a acquis sa gloire.

Chaque fois que je croise une femme enceinte, je souhaite qu'elle mette au monde un poète ou un artiste.

Mon Dieu, faites que je sois toute ma vie comme les doigts d'un nourrisson cherchant le sein de sa mère.

Alors que je suis plongé dans l'écriture, mon stylo s'arrête de lui-même et observe une minute de silence. Qu'est-il arrivé ? Un poète vient de mourir peut-être.
Erika Björnsson
© 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°18 : 01.IV.05