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«Ce papillon lui-même, à nos yeux si futile, Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile? Peut-être, en son essor vif et capricieux, Il hâte en se jouant le grand oeuvre des cieux.» Delille, Trois règnes, VI.

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vendredi 19 septembre 2008

Joumana Haddad

Lorsque je devins fruit



Fille et garçon je fus conçue sous l'ombre de la lune

Mais Adam fut sacrifié à ma naissance,

Immolé aux vendeurs de la nuit.

Et pour combler le vide de mon autre essence

Ma mère me baigna dans les eaux du mystère,

me plaça sur le bord de chaque montagne

et me livra au grondement des questions.

Elle me voua à l'Eve des vertiges

Et me pétrit de lumière et de ténèbres

Pour que je devienne femme centre et femme lance

Transpercée et glorieuse

Ange des plaisirs qui n'ont pas de nom.



Etrangère je grandis et personne ne moissonna mon blé.

Je dessinai ma vie sur une feuille blanche,

Pomme qu'aucun arbre n'enfanta,

Puis je l'ai fendue et j'en suis sortie

En partie vêtue de rouge et en partie de blanc.

Je ne fus pas seulement dans le temps ou en dehors de lui

Car j'ai mûri dans les deux forêts

Et je me souvins avant de naître

Que je suis une multitude de corps

Que j'ai longtemps dormi

Que j'ai longtemps vécu

Et lorsque je devins fruit

Je sus ce qui m'attendait.



J'ai prié les sorciers de prendre soin de moi

Alors ils m'emmenèrent.

J'étais

Mon rire

Doux

Ma nudité

Bleue

Et mon péché

Timide.

Je volais sur une plume d'oiseau

et devenais oreiller à l'heure du délire.

Ils couvrirent mon corps d'amulettes

Et enduisirent mon coeur du miel de la folie.

Ils gardèrent mes trésors et les voleurs de mes trésors

M'apportèrent des silences et des histoires

Et me préparèrent pour vivre sans racines.



Et depuis ce temps-là je m'en vais.

Je me réincarne dans le nuage de chaque nuit et je voyage.

Je suis la seule à me dire adieu

Et la seule à m'accueillir.

Le désir est ma voie et la tempête ma boussole

En amour je ne jette l'ancre dans aucun port.

La nuit j'abandonne la plupart de moi-même

Puis je me retrouve et m'étreins passionnément au retour.

Jumelle du flux et du reflux

De la vague et du sable du bord

De l'abstinence de la lune et de ses vices

De l'amour

Et de la mort de l'amour.

Le jour

Mon rire appartient aux autres et mon dîner secret m'appartient.

Dans la maison de mon corps prennent refuge mes états chaque soir,

Et chaque matin on me réveille de mon absence.

Ceux qui comprennent mon rythme me connaissent,

Me suivent mais ne me rejoignent pas.



(Traduit par Joumana Haddad)